Qui ne souffre pas du paradoxe actuel de notre condition commune ? Nous avons tous le sentiment d’être collectivement devant un tournant historique mais nous ne parvenons pas à formuler en quoi consiste ce carrefour et vers où nous nous dirigeons. Plus grave, le moment qui devrait permettre de poser clairement un diagnostic et de choisir un horizon ressemble chaque jour un peu plus, malgré le sentiment d’urgence partagé, à une énième occasion manquée.

C’est que, pour bien décider des alternatives de la Cité, pour produire du commun, encore faut-il en avoir bien compris les questions. Plutôt que de poursuivre, sans cohérence d’ensemble, les débats sur la possibilité du Frexit, sur la laïcité, la réforme du travail, ou la corruption des élites, nous voudrions proposer un moment de réflexion sur les questions premières, sous-jacentes à ces débats, mais rarement éclairées : les questions du collectif, de la religion, de l’économie et de l’action politique, comprises à la lumière de ce tout qui est notre vie commune.

À cette fin, nous avons rassemblé des penseurs qui ont consacré leur réflexion à la compréhension des termes de nos choix et à l’explicitation du cadre de nos actions réelles. Ils ont accepté d’échanger entre eux, avec franchise et courtoisie, et avec le public qui se déplacera, sur leurs perspectives respectives. Pour nous, c’est a minima l’assurance de ne pas être accusés de nous dérober dans le scepticisme ou la dérision quand le sol se délite sous nos pieds. C’est aussi l’espoir que ce moment constitue le premier pas vers une conscience renouvelée de notre situation historique et la mise au clair d’un programme de travail commun.


  COLLECTIF

Appartenances collectives et identité.

 3 mai : 9:00 – 12:30

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On pourrait se dire simplement et sans animosité, si l’on veut recommencer les « débats de fond », que nos pensées immédiates entravent notre capacité à reconnaître et nommer la réalité éventuelle des collectifs. Rappelons-nous un instant nos paroles les plus influentes, censées « déterminer » nos actions communes. Nos sociétés semblent faire des droits subjectifs leur alpha et leur oméga. Nos sciences tendent à repérer méthodiquement soit « l’invention » de toute identité collective soit l’origine « individuelle » de tout produit collectif ou effet émergent. Nos discours moraux devinent, derrière toute désignation d’un critère d’identité commune, un amalgame ou une essentialisation porteuse de « discrimination ». Rien de surprenant dans le fait que nos débats organiques, nos débats politiques paraissent inexorablement (in)déterminés par le danger de la répétition totalitaire – pathologie possible du tout.

Pourtant, écoutons mieux, plus patiemment ou profondément, nos discours : nous ne cessons pas d’essayer de définir le « nous », de réaffirmer le « lien social », d’assurer « l’intégration politique », de raviver « l’appartenance », de recréer les conditions pour la « convergence des luttes ». Toute notre grammaire sociale signale dès lors aussi que nous éprouvons l’inquiétude d’une société qui ne parvient pas à se dire/agir sur elle-même, d’un corps politique qui ne parvient pas à expliciter ce qui fait autorité pour tous – mieux : pour le tout qu’il est – en son sein. Chaque lutte est en effet abandonnée, indéfiniment, à son caractère « locale ».

Si nos inquiétudes pointent elles-mêmes, portent en elles-mêmes, on voudrait dire trahissent elles-mêmes la question de l’appartenance commune, si on ne peut pas esquiver ces déterminations dans une société d’hommes libres, dans un corps politique libéral, comment expliciter notre critère d’identité collective ? Comment redire ce commun que l’homme porte en lui ? Comment se passer, pour agir « efficacement », d’un principe de totalisation des actions capables d’agir sur le tout et en tant que partie d’un tout ?

ALAIN TOURAINE

PHILIPPE DESCOLA

VINCENT DESCOMBES

OLIVIER REY


 RELIGION

Quel retour de quelle religion ?

3 mai : 14:00 – 17:00

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Après des siècles de véhéments débats politiques et philosophiques, d’affrontements et d’exclusions, la religion et la politique se trouvent en Europe, et particulièrement dans cette terre de la laïcité qu’on dit être la France, en une situation paradoxale. Leur « séparation » semble acquise alors même que des motivations, identités, communautés religieuses redeviennent centrales dans l’espace social et dans le débat politique. La parole publique hésite donc entre le silence et la désignation polémique. Aucune objectivité ne semble s’offrir à un débat inexistant et explosif. Seule impression diffuse et incontestable : le « retour » d’une dimension de la vie humaine et collective qu’on croyait reléguée à d’autres temps collectifs et qui suscite les craintes des uns et les revendications des autres. Rien de commun.

Cette parole qui hésite et se fait pourtant entendre dit notre exigence de trouver une perspective adéquate sur la portée politique et sociale du « religieux ». Mais le vocabulaire ici ne peut pas rester scientifique, aussi neutre qu’un adjectif substantivé (« le religieux »), car la dynamique que nous peinons à décrire et juger, la dynamique qui interpelle nos pensées séparatrices, concerne des religions. Qui plus est, s’il est vrai que nos sociétés ne cessent en un sens de s’éloigner du « religieux » dans leur « structuration » collective, il n’est pas moins vrai qu’elles accusent la faiblesse de la « religiosité » qu’elles semblent incapables de produire. Nous constatons qu’on ne crée pas une idéalisation religieuse sur commande, et nous mesurons ainsi la limite du mécanisme des intérêts incapables de passions liantes. Peut-on susciter une telle idéalisation par action et délibération ? Peut-on contribuer à la production du commun en parlant bien de la religion ?

Avant de choisir sa posture et de mobiliser les formules rituelles, il convient d’abord d’entendre les questions que les religions ne cessent de nous poser et de poser à la cité, même si nous les voyons comme les institutions qui imposent les réponses fermées et superstitieuses. Peut-on penser la coexistence humaine, que notre régime « autonome » semble séparer « totalement » des dogmes et des lois révélées, indépendamment des motifs religieux ? Peut-on ne pas discriminer entre ceux-ci pour comprendre le tout social ? Dit-autrement, ne faut-il pas écouter et distinguer entre ce que les religions disent de la vie commune ? Et s’il faut le faire, ne faut-il pas en conclure que notre régime n’est pas vraiment vide de toute détermination religieuse ?

MARCEL GAUCHET

FRÉDÉRIC BRAHAMI

RÉMI BRAGUE

GIULIO DE LIGIO


 ÉCONOMIE

Le marché et le tout.

4 mai : 9:00 – 12:00

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L’affirmation des logiques et des dynamiques économiques semble se confondre avec l’essor de la société et de l’homme modernes – homo oeconomicus. Les Anciens, on l’a dit, ne parlaient que des mœurs et des vertus alors que nos autorités ne parlent que d’argent et de commerce. Ce déplacement de l’autorité et du regard impose son évidence quand « l’économie » est censée offrir à l’homme les circonstances de la préservation confortable de soi, un soulagement de sa condition, la paix sociale ou la coopération des peuples producteurs. Ce sont nos propositions autorisées, nos hypothèses scientifiques, nos équations latentes. Certes, les injustices matérielles ne manquent pas, mais c’est au débat interne à l’horizon de l’économie et de sa science d’en indiquer les causes et les corrections. « Economistes, c’est à vous : calculez et mesurez ». Mais peut-on calculer et mesurer le tout ?

L’homo oeconomicus ne nous arrache pas une adhésion morale « totale ». Surtout, nous éprouvons que, sur les fondations solides et basses ainsi posées, le débat sur la justice devient mutilé ou trompeur. En s’apprenant de fait comme un marché, la société ou la nation découvre péniblement que certaines sphères de la vie deviennent l’objet d’une compétence qui en transfigure le sens, qui ne reconnait pas la consistance propre à chaque bien : éducation, nature, expérience sacrée. Il faut dire davantage : nous avons le sentiment de plus en plus douloureux que, en s’apprenant économiquement, la société ne se voit plus comme telle, que l’ordre politique ne peut plus se gouverner lui-même autrement que comme le comité d’affaire d’une grande entreprise du marché mondial. Pourtant, la dynamique productrice de biens qui nous soulage et apaise, qui libère nos individualités, décourage notre reformulation du tout. Personne ne veut « décroitre ».

Comment dire alors, ensemble et différemment, avec radicalité et responsabilité, le marché et le tout ? Quelle science/conscience renouvelée, quelle expérience sociale et quel cadre politique seraient à même de réinscrire l’économie dans un ordre global où elle trouverait sa juste place ? Quelle science/conscience renouvelée, quelle expérience sociale et quel cadre politique sauraient mettre la pratique économique, hors de toute abstraction financière ou moralisante, au service de l’homme intégral ?

LAURENCE FONTAINE

CYRIL LEMIEUX

PIERRE DE LAUZUN

BRUNO THERET


 AGIR POLITIQUE

Les conditions et les finalités de l’action politique.

4 mai : 13:30 – 16:30

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Les nations européennes, nous le disons ou éprouvons, ne sont plus vraiment en mesure de se gouverner elles-mêmes sans se « conformer » aux processus du monde. Elles ne semblent plus en mesure d’agir politiquement, de « faire l’histoire ». Notre impuissance est « de taille » en ce temps « mondialisé », mais elle nous vient aussi d’un héritage qui a éclairé la vanité ou les tragédies coupables des Césars. La seule chose que nos nations semblent encore proposer à la querelle de l’universel qui semble se confondre désormais avec le journal quotidien, c’est l’illimitation d’une construction post-nationale dont on peine à comprendre les contenus et qui est en train de révéler ses fondations fragiles. La seule chose aussi dont elles ne doutent pas, c’est la vérité humaine d’un régime, la démocratie, qui semble aujourd’hui incapable de les « représenter », de nous représenter à nous-mêmes comme les citoyens d’une communauté agissante et substantielle.

Même affaiblis et particularisés, nous n’avons pourtant pas quitté la condition politique puisqu’il nous faut toujours délibérer de la justice des relations sociales, intégrer des hommes et affronter des ennemis, répondre par nos actions et paroles à des défis qui nous demandent notre nom. Même après avoir tant essayé et espéré dans l’histoire, nous ne pouvons pas nous résigner à choisir, pour déterminer notre vie commune, l’abandon. Mais que faire ?

Nos perplexités indiquent que nous doutons aussi bien des conditions que des finalités de nos actions politiques. Ceux qui voient que la terre se dérobe sous nos pieds ne se soucient pas toujours de savoir quelles actions nous pourrions y mener pour persévérer dans notre être. Ceux qui calculent le volume nécessaire à la concurrence mondiale ne se demandent pas toujours quelle « mesure d’homme » l’Europe veut préserver. Après le siècle des drames sortis des ambitions démesurées, mais toujours dans la condition politique, que pouvons-nous faire ensemble ? Quelle forme politique nous permettrait l’introspection et l’extraversion actives par lesquelles une société agit sur elle-même et dans le monde ? Quelles finalités sont disponibles à des nations marquées par notre histoire ? Peut-on s’en tenir à l’idée que la politique n’a qu’à assurer des droits, libérer les individus, préparer les conditions d’un marché efficient ? Il s’agit de se demander en quel sens fort et précis l’argument des conditions est indissociable de celui des finalités si la question qu’on se pose est celle de notre être dans le monde, la question du commun.

DOMINIQUE SCHNAPPER

MYRIAM REVAULT D’ALLONNES

JEAN-CLAUDE MONOD

PIERRE MANENT